
Anastyloses
Carte blanche, TLmag 40
2025
Une maison peut-elle être idéale ? Peut-on habiter une idée, une abstraction ? À rebours d’une tradition architecturale bien enracinée de la maison comme « mathématique idéale », comme œuvre d’art totale ou comme « épure d’un monde meilleur », enclave de perfection conquise sur le chaos du réel, le groupe d’architectes Amor Immeuble se préoccupe plutôt des conditions matérielles du monde tel qu’il est : fragmenté, insensé, saturé par les objets innombrables que l’on produit mais surtout que l’on met au rebut. À la conscience de la raréfaction inexorable des matières premières répond, chez eux, le vertige face à des gisements insoupçonnés de choses refoulées, désaffectées, oubliées, comme en attente, que le hasard ou l’enquête placent sur leur chemin : portes moulurées gauchies, manteaux de cheminées en marbre issus de chantiers de démolition ou de transformation, madriers de bois noirci et ridé provenant de la rénovation du Pont des Arts, vasques en marbre de carrare échappées de la restructuration d’un lycée technique, auges en granit encombrant des brocantes de village… « objets-ressources » plutôt qu’« objets trouvés », ils sont moins pièces uniques que séries, indices non d’une rareté mais de l’abondance révolue de notre passé moderne et industriel. Au fond d’un jardin, contre les tôles d’un hangar, sur des palettes hors d’âge, ils intriguent d’abord Amor Immeuble par l’agencement plus ou moins volontaire de leur dépôt qui, sous leur regard, devient architecture potentielle. Dès lors, deux horizons sans fin, deux pistes entremêlées s’ouvrent à eux, l’une archéologique, l’autre architectural : d’un côté, l’enquête systématique et compulsive sur la généalogie de ces choses anachroniques, témoins muets d’autres temps, usages, modes de production ou savoir-faire ; de l’autre leur mise en œuvre en des installations inédites. Avant tout, les arracher à l’inertie de leur rebut, les remettre en mouvement, les déplacer ailleurs. Ensuite les prendre en charge, par la photographie, le dessin ou la vidéo, dans leur étrangeté, leurs connotations, leur géométrie singulière. Enfin les engager dans de nouveaux agencements, forcément hybrides et composites, qui les détournent tout en les rendant à elles-mêmes. À distance des doctrines actuelles du réemploi, du recyclage ou de l’up-cycling qui réduisent souvent les ressources à leurs seules performances techniques en vue de leur exploitation, les propositions d’Amor Immeuble conjuguent les dimensions poétiques et politiques, culturelles et esthétiques des fragments qu’ils manipulent afin d’en libérer la pleine puissance architecturale. Le modillon purement ornemental des cheminées en séries, par exemple, enchâssé dans une ossature de bois, s’enrichit d’une fonction constructive qu’il n’avait jamais eue, dans une sorte d’anastylose inversée dont le but n’est pas de retrouver une architecture perdue mais d’en composer une nouvelle. Si, d’une installation à l’autre, une « maison » potentielle se dessine dans le travail d’Amor Immeuble, elle est moins le produit d’un projet total, d’une utopie abstraite, que le fruit de cette rêverie inquiète et tâtonnante sur la fabrique du monde, sur la trajectoire paradoxale des choses qui le traversent et qui nous habitent.
Pierre Chabard
Editeur invité : Chris Dercon













Anastyloses
Carte blanche, TLmag 40
2025
Une maison peut-elle être idéale ? Peut-on habiter une idée, une abstraction ? À rebours d’une tradition architecturale bien enracinée de la maison comme « mathématique idéale », comme œuvre d’art totale ou comme « épure d’un monde meilleur », enclave de perfection conquise sur le chaos du réel, le groupe d’architectes Amor Immeuble se préoccupe plutôt des conditions matérielles du monde tel qu’il est : fragmenté, insensé, saturé par les objets innombrables que l’on produit mais surtout que l’on met au rebut. À la conscience de la raréfaction inexorable des matières premières répond, chez eux, le vertige face à des gisements insoupçonnés de choses refoulées, désaffectées, oubliées, comme en attente, que le hasard ou l’enquête placent sur leur chemin : portes moulurées gauchies, manteaux de cheminées en marbre issus de chantiers de démolition ou de transformation, madriers de bois noirci et ridé provenant de la rénovation du Pont des Arts, vasques en marbre de carrare échappées de la restructuration d’un lycée technique, auges en granit encombrant des brocantes de village… « objets-ressources » plutôt qu’« objets trouvés », ils sont moins pièces uniques que séries, indices non d’une rareté mais de l’abondance révolue de notre passé moderne et industriel. Au fond d’un jardin, contre les tôles d’un hangar, sur des palettes hors d’âge, ils intriguent d’abord Amor Immeuble par l’agencement plus ou moins volontaire de leur dépôt qui, sous leur regard, devient architecture potentielle. Dès lors, deux horizons sans fin, deux pistes entremêlées s’ouvrent à eux, l’une archéologique, l’autre architectural : d’un côté, l’enquête systématique et compulsive sur la généalogie de ces choses anachroniques, témoins muets d’autres temps, usages, modes de production ou savoir-faire ; de l’autre leur mise en œuvre en des installations inédites. Avant tout, les arracher à l’inertie de leur rebut, les remettre en mouvement, les déplacer ailleurs. Ensuite les prendre en charge, par la photographie, le dessin ou la vidéo, dans leur étrangeté, leurs connotations, leur géométrie singulière. Enfin les engager dans de nouveaux agencements, forcément hybrides et composites, qui les détournent tout en les rendant à elles-mêmes. À distance des doctrines actuelles du réemploi, du recyclage ou de l’up-cycling qui réduisent souvent les ressources à leurs seules performances techniques en vue de leur exploitation, les propositions d’Amor Immeuble conjuguent les dimensions poétiques et politiques, culturelles et esthétiques des fragments qu’ils manipulent afin d’en libérer la pleine puissance architecturale. Le modillon purement ornemental des cheminées en séries, par exemple, enchâssé dans une ossature de bois, s’enrichit d’une fonction constructive qu’il n’avait jamais eue, dans une sorte d’anastylose inversée dont le but n’est pas de retrouver une architecture perdue mais d’en composer une nouvelle. Si, d’une installation à l’autre, une « maison » potentielle se dessine dans le travail d’Amor Immeuble, elle est moins le produit d’un projet total, d’une utopie abstraite, que le fruit de cette rêverie inquiète et tâtonnante sur la fabrique du monde, sur la trajectoire paradoxale des choses qui le traversent et qui nous habitent.
Pierre Chabard
Editeur invité : Chris Dercon











